Le siècle se joue sur la technologie. Nos politiques inventent une taxe au gigaoctet.
La taxe sur les flux de données du programme socialiste n'est pas seulement une mauvaise idée. C'est l'aveu d'une classe politique qui, face au basculement technologique du siècle, n'a rien trouvé de mieux que son plus vieux réflexe : chercher ce qui n'est pas encore taxé, et le taxer.

Depuis des décennies, une grande partie du débat politique français tourne autour du même réflexe. Une dépense apparaît, un trou se creuse, une promesse réclame un financement, et la réponse arrive toujours par le même bout : trouver une assiette. Un produit, un flux, une transaction, quelque chose qui échappait encore à l'impôt et qu'on va enfin pouvoir ponctionner. On a taxé le tabac, le sucre, les billets d'avion, le streaming. Le Parti socialiste vient d'ajouter une ligne à la liste dans son projet pour 2027 : une taxe sur les flux de données numériques, dix centimes le gigaoctet.
Concrètement, l'idée est la suivante. Chaque donnée qui circule sur les réseaux français, un film, une série, une page web, une mise à jour de jeu, représente un volume que l'on mesure en gigaoctets. Ce volume serait taxé à hauteur de dix centimes l'unité, et l'argent récolté financerait les infrastructures, la fibre et la 5G, que les grandes plateformes utilisent massivement sans les payer. Beaucoup ont cru y voir une taxe sur leur abonnement et ont sorti la calculatrice : deux cents gigaoctets par mois, vingt euros de plus sur la facture. Ce n'est pas le projet. La taxe viserait le peering, c'est-à-dire les flux que Netflix, Google, Meta ou Amazon déversent dans les tuyaux des opérateurs, près de la moitié du trafic entrant en France selon l'Arcep. Ce sont ces géants qui paieraient, pas l'internaute. La cible est claire, et elle paraît même légitime : ceux qui saturent les réseaux devraient participer à les construire.
On ne pose pas un compteur sur un fleuve
Et pourtant, l'idée est mauvaise. Même limitée à une poignée de géants américains, elle ne tient pas, pour une raison simple : on ne pose pas un compteur sur un fleuve. Un flux de données n'a pas de frontière à lui. Le même contenu peut arriver d'un serveur à l'autre bout du monde, d'un cache posé chez l'opérateur, d'un point d'échange installé à Amsterdam. Le mesurer, l'attribuer, décider à quel instant il devient imposable, c'est bâtir une usine à gaz adossée à un principe fragile qu'on appelle la neutralité du net. Et en admettant qu'elle fonctionne, les plateformes déplaceront leurs interconnexions à Francfort en quelques mois. La Corée du Sud a essayé : Meta a rapatrié ses serveurs à Hong Kong, la connexion s'est dégradée pour les Coréens eux-mêmes, et l'argent n'est jamais venu. On aura taxé un chiffre facile à comprendre, et récolté le vide.
Une idée déjà enterrée à Bruxelles
Le plus édifiant, c'est que rien de tout cela n'est une découverte. Cette taxe a un nom, le fair share, elle occupe Bruxelles depuis 2022, et il n'a jamais fallu sortir de Saint-Cyr pour deviner qu'elle ne tiendrait pas la route. La Commission a tout de même pris trois ans pour arriver à cette conclusion : trois années de consultations, de rapports et de réunions, des dizaines de fonctionnaires payés avec l'argent public pour établir une évidence. En janvier, elle a fini par retirer purement et simplement la mesure de son grand texte sur les télécoms. Trois mois plus tard, le Parti socialiste la déterre en plus grossier, sans même s'apercevoir qu'elle venait de sortir par la porte de derrière.
Prenez le tableau d'ensemble et il en devient presque comique. D'un côté, des fonctionnaires payés par nos impôts passent trois ans à démontrer qu'une taxe est inapplicable. De l'autre, un parti la reprend comme mesure phare de son programme. Entre les deux, un fil invisible et constant : une bonne part de l'énergie publique, financée par le citoyen, sert à chercher de nouvelles manières de prélever ce même citoyen. On paie des gens pour inventer les impôts qu'on nous réclamera demain. C'est sans doute le seul domaine où l'échec d'une idée à Bruxelles ne l'empêche pas de renaître à Paris six mois plus tard.
L'enjeu n'est pas fiscal, il est civilisationnel
Car voilà ce que cet épisode dissimule, et qui est autrement plus grave. Nous entrons dans une élection dont l'enjeu n'est ni fiscal ni comptable : il est civilisationnel. L'intelligence artificielle est en train de refaire le travail, la façon dont on produit et transmet le savoir, l'équilibre des puissances, jusqu'à la place de l'homme dans les décisions qui le concernent. Ce n'est pas un sujet de plus dans un programme. C'est le sol qui bouge sous nos pieds. Un basculement pareil se prépare avec une vision à vingt ou trente ans : quelle industrie du calcul, quelle énergie pour l'alimenter, quelle école, quelle souveraineté, quelle place pour la France pendant que Washington et Pékin avancent sans nous attendre.
Face à cet horizon, une partie de ceux qui prétendent nous gouverner sort une taxe au gigaoctet. Ils gouvernent avec une calculatrice quand le moment réclame une boussole. Ils savent prélever, ils ont désappris à bâtir. On ne les entend jamais sur ce qu'il faudrait construire ; on les entend sur ce qu'il faut ponctionner, encore, pour nourrir une machine à dépenser qui ne s'interroge jamais sur le monde d'après.
Bâtir, pas ponctionner
Cessons de demander à ceux qui veulent nous diriger ce qu'ils comptent taxer, et demandons-leur ce qu'ils comptent bâtir. La réponse sérieuse existe, et elle n'a rien d'une ligne de recette. Elle commence par une souveraineté du calcul : des capacités de traitement et des centres de données que nous possédons, au lieu de les louer à Washington. Elle passe par l'énergie, et c'est peut-être notre meilleure carte, un parc nucléaire capable d'alimenter les machines de l'intelligence artificielle le jour où l'électricité deviendra le nerf de la guerre. Elle se joue enfin dans les écoles et les entreprises, dans la formation d'une génération entière à des outils qui vont redéfinir chaque métier. Voilà où devraient aller l'argent public et l'énergie politique : bâtir une capacité, pas inventer un prélèvement.
C'est cela qu'il faut désormais exiger. À chaque responsable qui se présentera en 2027, une question devrait être posée avant toutes les autres : où voulez-vous que soit la France dans la vague technologique qui arrive, et qu'êtes-vous prêt à construire pour l'y amener ? Ceux qui n'auront à offrir qu'une taxe de plus se seront disqualifiés d'eux-mêmes. Car le vrai clivage de la décennie qui vient ne séparera pas la gauche de la droite. Il séparera ceux qui auront compris ce qui se jouait de ceux qui, pendant que le monde basculait, comptaient encore des gigaoctets.
Questions fréquentes
Qui paierait la taxe au gigaoctet du Parti socialiste ?
Pas l'internaute sur son abonnement, contrairement à une lecture répandue. La taxe viserait le peering, c'est-à-dire les flux que les grandes plateformes (Netflix, Google, Meta, Amazon) déversent dans les réseaux des opérateurs, près de la moitié du trafic entrant en France selon l'Arcep. Ce sont ces géants qui seraient visés, pas l'utilisateur.
Pourquoi cette taxe est-elle jugée inapplicable ?
Parce qu'un flux de données n'a pas de frontière propre : mêmes contenus servis depuis un cache local, un serveur lointain ou un point d'échange à Amsterdam, difficiles à mesurer et à attribuer. Les plateformes déplaceraient leurs interconnexions hors de France (Francfort) en quelques mois. La Corée du Sud a tenté l'expérience : Meta a rapatrié ses serveurs à Hong Kong, la qualité s'est dégradée pour les Coréens, et la recette attendue n'est jamais venue.
Que faudrait-il faire à la place ?
Selon l'auteur, bâtir plutôt que ponctionner : une souveraineté du calcul (capacités de traitement et data centers que la France possède au lieu de les louer), une énergie capable d'alimenter l'IA (le parc nucléaire), et la formation d'une génération aux outils qui vont redéfinir chaque métier.

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