Un mois en Russie : le jour où quatorze VPN sont tombés
Trois heures après l'atterrissage, tous mes VPN sont à terre sauf un. Récit des premières vingt-quatre heures dans le pays le plus filtré de mon itinéraire, et de ce que cela apprend sur la sécurité en voyage.

J'écris depuis la Russie, et la première surprise n'est pas celle que j'avais répétée. Pendant des semaines je me suis préparé aux menaces sophistiquées, aux bornes qui aspirent, aux réseaux qui écoutent. Trois heures après l'atterrissage, le problème est ailleurs, plus bête et plus total : je n'arrive tout simplement pas à me connecter. Pas une dégradation ni une lenteur passagère, mais un mur complet.
Et surtout, aucun de mes VPN ne répond. Mullvad, NordVPN, ExpressVPN, ProtonVPN, tous à terre l'un après l'autre. Même AmneziaVPN, que j'héberge sur mon propre serveur, un outil pensé précisément pour contourner la censure, reste muet. J'ai fini par bricoler une connexion bancale, un montage improbable, juste pour glisser un pied hors du pays. Le roaming, lui, est coupé par défaut pendant les premières vingt-quatre heures, histoire de bien commencer.
Il a fallu tester une quinzaine de solutions, activer les obfuscations, les modes « caméléon » censés maquiller le trafic en flux anodin, pour qu'un seul finisse par passer : Mullvad, et lui seul. Pas parce qu'il serait meilleur en théorie, mais parce que son déguisement tient encore là où les autres se font repérer et couper. Voilà l'état des lieux réel, celui qu'aucun guide ne vous donne : dans ce pays, votre tunnel chiffré vaut ce que valent ses maquillages, et la plupart ne trompent plus personne.
Deux téléphones, jamais une valise
Reprenons depuis le début, parce que rien de tout cela n'était improvisé. La veille du départ, je n'ai pas bouclé une valise, j'ai préparé deux téléphones. L'un propre, presque vide, celui qu'on peut me réclamer à la frontière et fouiller sans rien y trouver. L'autre, celui qui porte ma vie, mon alter ego numérique au complet, éteint et chiffré tant que je ne suis pas à l'abri. Ce n'est pas de la peur, c'est le réflexe de gens poliment paranoïaques, ceux qui ont appris à ne pas confondre la prudence et la panique. Et au bout du voyage il n'y a ni client ni mission, juste de la famille et un mois devant nous.
La frontière n'est plus un tampon
La frontière, justement, n'est plus un simple tampon sur un passeport. Les bornes de réseau déguisées, ces fausses antennes qui se font passer pour un relais ordinaire et aspirent ce qu'un téléphone leur tend dès qu'il s'y connecte, sont toujours là, à la douane, bien présentes. Mais soyons clairs, ce n'est pas une spécialité russe. On trouve exactement le même dispositif aux États-Unis, en Israël, dans quantité de pays qu'on cite plus volontiers en exemple. La différence n'est pas dans la technologie, elle est dans le nombre de gens que ça dérange. D'où la règle, valable partout : un appareil propre pour passer, et le vrai qu'on n'allume jamais tant qu'on n'est pas loin du comptoir.
Pourquoi mes tunnels tombent un à un
Si mes tunnels tombent les uns après les autres, ce n'est pas un hasard. Les opérateurs russes sont équipés depuis des années de boîtiers d'inspection profonde du trafic, imposés sur tout le pays, qui traquent les protocoles un par un et coupent ce qui ressemble à un VPN. Des centaines de services ont déjà été bloqués. Une partie de ce que vous ouvrez machinalement chaque matin est ici dégradé ou inaccessible, réseaux sociaux occidentaux, messageries, moteurs entiers ralentis jusqu'à l'inutile. Ailleurs on vous promet poliment que votre connexion est privée. Ici, le contrat est plus honnête : tout ce qui passe peut être lu, et une fuite ne meurt jamais. Le wifi public, autant dire, n'existe pas pour moi.
Le réseau qui s'éteint, l'argent qui redevient liquide
Il y a même des moments où le réseau s'éteint complètement. Dans plusieurs régions, l'internet mobile saute d'un coup, et pour une fois la raison se tient : une zone blanche de quelques minutes, et les drones perdent leurs repères, incapables de se guider ou de frapper. La coupure n'est pas une lubie administrative, c'est un bouclier. On apprend à composer avec un pays qui éteint son ciel numérique quand il se sent visé.
Le reste relève du même apprentissage. Depuis 2022, les cartes Visa et Mastercard ne passent plus. Le geste de payer sans y penser, de sortir son téléphone pour un café, disparaît. Retour au liquide, à la débrouille, à cette forme d'amputation numérique qui déroute les premiers jours plus qu'on ne l'avouerait.
Injoignable, donc présent
Et il y a un effet secondaire que je n'avais pas anticipé, que je note sans en faire un poème. À force de tout couper, de me méfier de chaque borne, je pose le téléphone, pour de bon. Il ne réclame plus rien. Restent la table et des conversations qui durent parce que rien ne vient les interrompre. Le pays le plus surveillé de mon itinéraire m'a rendu, sans le vouloir, injoignable, donc présent.
Ce qu'on transporte pèse plus que la serrure
On croit que la sécurité du voyage tient à la serrure de la chambre et au quartier qu'on évite la nuit. Elle tient d'abord à ce qu'on transporte. Un ordinateur professionnel vaut souvent plus que tout le contenu d'une valise, et personne ne le déclare à la douane. Le voyageur est devenu un porteur de données avant d'être un corps à assurer, et presque personne ne le briefe là-dessus.
À mon retour, le téléphone propre sera effacé, l'autre traité comme tout ce qui a passé un mois sur ces réseaux : remis à zéro, compromis par principe. Ça paraît excessif, ça l'est un peu moins ici, dans un pays qui a au moins la franchise de ne pas prétendre que le réseau est de votre côté. Reste cette ironie que je savoure à moitié : j'ai monté une petite forteresse pour empêcher mes données de fuir, et le pays, lui, a réglé le problème autrement, en rendant toute connexion vers l'extérieur à peu près impossible. Entre moi et la déconnexion totale, il ne reste qu'un VPN suédois et ses déguisements.
Questions fréquentes
Peut-on utiliser un VPN en Russie ?
Très difficilement. Les opérateurs sont équipés de boîtiers d'inspection profonde du trafic (DPI) qui repèrent et coupent les protocoles VPN un par un. Dans ce récit, sur une quinzaine de solutions testées, seul Mullvad en mode obfusqué finit par passer ; Nord, Express, Proton et même un serveur AmneziaVPN auto-hébergé restent muets.
Faut-il vraiment deux téléphones pour voyager dans un pays très surveillé ?
L'auteur recommande un appareil « propre », presque vide, qu'on peut présenter et faire fouiller à la frontière sans rien y trouver, et un second, chiffré et éteint tant qu'on n'est pas à l'abri. Le principe vaut au-delà de la Russie : les dispositifs qui aspirent les données à la douane existent aussi aux États-Unis, en Israël et ailleurs.
Pourquoi l'internet mobile est-il parfois coupé en Russie ?
Dans plusieurs régions, le réseau mobile est éteint quelques minutes pour brouiller les drones, qui perdent alors leurs repères de guidage. La coupure fonctionne comme un bouclier, pas comme une simple mesure administrative.

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