L'IA ne nous remplace pas, elle nous affaiblit… si on la laisse faire
Et si l'IA ne nous rendait pas idiots… mais nous forçait à devenir plus intelligents ?

En mars dernier, lors de ma conférence à la Belgium Cyber Security Coalition, j'avais posé une question simple mais dérangeante :
Et si l'IA ne nous rendait pas idiots… mais nous forçait à devenir plus intelligents ?
Six mois plus tard, une étude du MIT me donne raison. Noir sur blanc. Cerveau branché. Preuves mesurées.
Le projet Brain On LLM, mené par une équipe du MIT Media Lab, vient de démontrer ce que je martèle depuis des mois : l'IA n'est pas neutre. Elle influence notre manière de penser, d'apprendre, de mémoriser, de créer.
Et si on ne l'utilise pas consciemment, elle nous transforme peu à peu en simples consommateurs de texte généré.
Que montre vraiment l'étude « Your Brain on ChatGPT » du MIT ?
L'étude est passionnante, et son titre annonce déjà la couleur : « Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task ». Une dette cognitive. Menée par Nataliya Kosmyna et son équipe du MIT Media Lab, elle a suivi cinquante-quatre participants, un électroencéphalogramme sur la tête, sur quatre sessions étalées sur quatre mois. Trois groupes :
- Ceux qui écrivent seuls (Brain-only),
- Ceux qui utilisent un moteur de recherche (Search),
- Et ceux qui écrivent avec l'aide d'un grand modèle de langage (LLM comme ChatGPT).
Les résultats sont clairs :
- Les Brain-only ont les réseaux cérébraux les plus activés, les connexions les plus riches, la mémoire la plus vive.
- Les Search users ont un niveau intermédiaire : sollicités, mais encore engagés cognitivement.
- Les LLM users, eux, montrent la connectivité cérébrale la plus faible. Moins de connexions. Moins de mémoire. Moins de sentiment d'appropriation du contenu.
Pire : les utilisateurs de LLM peinaient à citer une seule phrase de l'essai qu'ils venaient pourtant d'écrire quelques minutes plus tôt. Et quand on a demandé, lors de la quatrième session, à ceux qui s'étaient reposés sur l'IA de reprendre la plume seuls, leur cerveau restait en sous-régime : connexions affaiblies, réseaux alpha et bêta sous-actifs. C'est ça, la dette cognitive. Elle ne se voit pas sur le moment. Elle se rembourse plus tard, avec intérêts.
Une réserve, et elle compte : ce travail est une prépublication, pas encore validée par les pairs, sur un échantillon réduit. Ce n'est pas une preuve définitive. C'est un signal, et il va dans le sens exact de ce que je constate sur le terrain depuis des mois.
L'IA, prothèse intellectuelle : le syndrome de l'escalator
J'expliquais plus tôt cette année que l'IA est un outil d'augmentation, pas de substitution. Mais la tentation est grande : pourquoi forcer quand on peut cliquer ? Pourquoi réfléchir quand une machine peut pondre un texte « acceptable » ?
C'est le syndrome de l'escalator : la grande majorité des gens prennent l'escalator, une minorité les escaliers. L'escalator, c'est un peu de confort tout de suite, beaucoup de faiblesse demain. Les escaliers, c'est un peu de souffrance maintenant, mais beaucoup plus de force demain.
L'IA est aujourd'hui le plus grand escalator cognitif de notre époque.
Et dans un monde qui valorise la vitesse plus que la profondeur, le résultat est prévisible : on devient moins attentifs, moins critiques, moins créatifs.

L'IA détruit-elle vraiment la pensée critique ?
Je l'ai dit, je le redis : l'IA ne détruit pas la pensée critique. C'est nous qui la détruisons, par abandon. La technologie n'est pas le problème. C'est notre rapport à l'effort qui l'est.
Et là encore, la recherche récente confirme l'intuition. Début 2025, des chercheurs de Microsoft Research et de l'université Carnegie Mellon ont interrogé trois cent dix-neuf professionnels du savoir sur leur usage quotidien de l'IA générative. Leur conclusion tient en une phrase : plus la confiance dans l'outil est élevée, moins l'utilisateur exerce son esprit critique ; plus la confiance en soi est élevée, plus il l'exerce. L'IA ne supprime pas l'effort intellectuel, elle le déplace, de la production vers la vérification et l'intégration de ce que la machine propose. À condition, encore une fois, qu'on prenne la peine de vérifier.
Comment rester intellectuellement souverain face à l'IA ?
Si tu veux rester pertinent, puissant, stratégique dans ce monde transformé par l'IA, tu n'as pas besoin de fuir la technologie. Tu dois l'encadrer par des pratiques humaines fortes :
- Lire : pour nourrir ton esprit, croiser les idées, te confronter à la complexité.
- Écrire : pour structurer ta pensée, prendre du recul, créer du sens.
- Débattre : pour affiner ta vision, écouter, répondre, t'élever.
Ce sont des entraînements. Des disciplines. Comme le sport pour le corps, c'est le minimum vital pour le cerveau.
L'IA est une loupe, pas un cerveau
Ce que Brain On LLM montre avec précision, c'est que les LLM ne sont pas de l'intelligence artificielle au sens propre.
Ce sont des amplificateurs de nos routines mentales. Ils reprennent nos manières de parler, nos idées dominantes, nos biais, et les recyclent. Vite. Bien. Sans âme.
Alors non, ce n'est pas « l'homme ou la machine ».
C'est l'homme ET la machine, à condition que l'homme reste aux commandes, et que la machine serve à nous pousser plus loin, pas à nous endormir.
Le MIT confirme, mais la responsabilité nous appartient
Le MIT a mis un électroencéphalogramme sur la question. Moi, j'y avais mis mon intuition, mon expérience, et ma conviction profonde : l'IA est notre miroir. Si tu deviens paresseux, elle amplifie ta paresse. Si tu restes engagé, elle amplifie ta puissance. Le choix est toujours entre nos mains. La technologie n'est pas le problème. C'est notre rapport à l'effort qui l'est.
Alors pose-toi la question : est-ce que tu veux l'escalator… ou les escaliers ?
Sources
- Nataliya Kosmyna et al., « Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task », MIT Media Lab, prépublication du 10 juin 2025 (révisée le 31 décembre 2025) : arxiv.org.
- Présentation et résultats du projet Brain on LLM : brainonllm.com.
- Hao-Ping Lee et al., « The Impact of Generative AI on Critical Thinking: Self-Reported Reductions in Cognitive Effort and Confidence Effects From a Survey of Knowledge Workers », Microsoft Research et Carnegie Mellon University, CHI 2025 : microsoft.com.
- Conférence de l'auteur à la Belgium Cyber Security Coalition, mars 2025.
Questions fréquentes
Que démontre l'étude « Your Brain on ChatGPT » du MIT ?
Menée par le MIT Media Lab sur cinquante-quatre participants et quatre sessions, elle compare ceux qui écrivent seuls, ceux qui utilisent un moteur de recherche et ceux qui s'appuient sur un grand modèle de langage. Les utilisateurs de LLM présentent la connectivité cérébrale la plus faible, le moins de connexions neuronales et le moins de mémorisation et d'appropriation du contenu.
L'IA détruit-elle la pensée critique ?
Selon l'auteur, l'IA ne détruit pas la pensée critique : c'est nous qui la détruisons par abandon. La technologie n'est pas le problème, c'est notre rapport à l'effort qui l'est. Une enquête de Microsoft Research et Carnegie Mellon menée en 2025 auprès de trois cent dix-neuf professionnels va dans le même sens : plus la confiance dans l'IA est grande, moins l'utilisateur mobilise son esprit critique.
Comment rester intellectuellement souverain face à l'IA ?
En encadrant l'usage de l'IA par trois pratiques humaines fortes : lire pour nourrir l'esprit, écrire pour structurer la pensée, et débattre pour affiner sa vision.
Que signifie le syndrome de l'escalator ?
L'escalator offre du confort immédiat mais affaiblit à long terme, tandis que les escaliers demandent un effort présent mais renforcent durablement. L'IA est présentée comme le plus grand escalator cognitif de notre époque.
L'étude du MIT est-elle une preuve scientifique définitive ?
Non. C'est une prépublication du MIT Media Lab, pas encore validée par les pairs, menée sur un échantillon réduit de cinquante-quatre personnes. Ses résultats sont un signal fort, pas une conclusion gravée dans le marbre, et ils demandent à être confirmés par d'autres travaux.
Faut-il arrêter d'utiliser ChatGPT et les IA génératives ?
Non. L'enjeu n'est pas de fuir la technologie mais de rester aux commandes : utiliser l'IA pour aller plus loin, pas pour se dispenser de penser. C'est toute la différence entre l'outil d'augmentation et la béquille qui atrophie.

Être en cybersécurité
Une feuille de route cyber en clair, pour tout le monde, pas seulement les experts.
